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Psychanalyse et Kibboutz

Guido Liebermann vit et travaille près de Tel Aviv. Il est psychanalyste, historien, psychologue clinicien dans un hôpital attaché à l’université de Tel Aviv. Membre de la Société de psychanalyse freudienne (SPF) et de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse. Il a écrit de nombreux articles et publié en 2012 aux éditions Campagne Première « La Psychanalyse en Palestine 1918-1948, aux origines du mouvement analytique israélien ».

Il nous livre ici un ouvrage sur l’histoire des collectivités agricoles socialistes juives créées en Palestine dès 1910 ; les kibboutzim. Ce chapitre, le plus important et le plus singulier de l’histoire d’Israël, naît d’un croisement des idées marxistes d’Europe orientale et du mouvement sioniste donna lieu à l’une des expériences de vie collective les plus inventives. La psychanalyse y a joué un rôle central et complexe. Guido Liebermann nous propose un récit passionnant relatant les tensions entre le marxisme et le freudisme dans des expériences politiques concrètes et sur les apports mutuels de la pédagogie moderne et de la psychanalyse freudienne.

Les Kibboutzs en Palestine (collectivités agricoles socialistes), datent de 1910. Ils doivent leur création à des immigrants juifs qui cherchaient à échapper aux persécutions antisémites en Europe centrale et orientale. Dans un enthousiasme révolutionnaire et un engouement idéologique et politique profond, ces hommes et ses femmes arrivés pauvres dans le pays n’avaient plus rien à perdre. Ils rêvaient d’une vie nouvelle et libre, radicalement différente de ce qu’ils avaient menés dans la Diaspora. Ces jeunes intellectuels galiciens se forgent, pendant la Grande Guerre, une idéologie sioniste et socialiste originale, car au lieu de mettre en avant des valeurs politiques comme le font les autres mouvements, ils partent de valeurs strictement éducatives, éthiques, intellectuelles et spirituelles.

L’éducation collective vise donc à créer des liens sociaux nouveaux, non pas en supprimant la famille en tant que telle, mais en abolissant la famille patriarcale, alliée du capitalisme qui cherche à faire de la névrose le garant du maintien de la différence de classes et de l’exploitation du prolétariat sur lequel se fonde le système économique capitaliste.

C’est à partir de 1929 que les pédagogues de ce mouvement s’adressent aux psychanalystes européens pour leur demander de contribuer à leur projet. Un leader, Schmuel Golan, principal théoricien de « l’éducation collective » ne cessa tout au long de son existence à promouvoir la psychanalyse comme seule discipline permettant de mettre en œuvre une éducation collective. Il fut un des seuls à se former à la psychanalyse à Berlin. Cette formation fut tout à fait déterminante. Il prône la psychologie moderne, la psychanalyse a déclaré la guerre à la répression et au silence. Ce sont les recherches de Freud qui ont révélé l’existence des lois de l’inconscient, lois qui régissent la vie et l’existence que les seules lois du monde biologique ne sauraient suffire à expliquer. Toujours selon lui, seule la psychologie des profondeurs de Freud sera en mesure de permettre au peuple juif de dépasser ses complexes d’infériorité et de libérer de l’agressivité accumulée pendant des siècles, conséquence de l’oppression des persécutions dont il fut victime dans le passé et qu’il a refoulées.

On mesure facilement les risques pris par ces jeunes et audacieux pédagogues lorsqu’ils ont imaginé, à la fin des années 1920 et au début des années 1930, une société où les enfants grandiraient à l’écart des parents et seraient éduqués par une personne autre que leur mère, leur père ou un membre quelconque de leur famille. La relation enfant-parent, libérée des tensions, sera alors plus « harmonieuse ». Au lieu de s’identifier à l’un ou l’autre des parents, l’enfant s’identifiera d’abord à l’éducatrice de jeunes enfants, puis au groupe d’enfants auquel il appartient, puis au Kibboutz et, enfin, à la Nation.

Autre exemple marquant de ce mouvement le « dortoir commun » qui fut l’un des piliers de l’éducation sexuelle au kibboutz; il est un outil éducatif symbolisant l’interdiction de l’inceste. L’éducation collective vise à abolir le caractère exclusif de la relation parent-enfant et à opérer un déplacement sur les autres figures de la sphère familiale.

C’est encore Schmuel Golan qui développa l’idée des douches partagées dans les kibboutzs. Il s’inspira  d’un livre de Bronislav Malinowski traitant de la sexualité des jeunes Aborigènes australiens. Dans ce peuple dit « primitif » si éloigné de la civilisation moderne, ces enfants qui vivent librement leur sexualité sont, d’après lui, exempts de névrose et de perversion….ce qui s’accorderait très bien avec la psychanalyse, lesquelles ne seraient que la conséquence de perturbations dans la vie sexuelle, de trouble de la sexualité. Cette pratique des douches partagées s’est poursuivie jusque dans les années 1950 et 1960. Nous ne connaissons pas la date exacte de leur suppression ni les raisons qui l’ont motivée. Nous ignorons aussi quelle position les psychanalystes ont adoptée vis-à-vis de cette expérience éducative, qui a cependant connu un réel impact sur la société israélienne et qui appartient désormais à la mythologie liée à la vie dans les kibboutz.

Bref, autant d’expériences qui montrent que le kibboutz n’était pas qu’un lieu d’expérimentation et qu’il se fonda sur des découvertes scientifiques pour se déterminer. Mais comme toute révolution de pensées, elles furent très attaquées, aussi par les psychanalystes. Certains ont avancé que ces conceptions sont parfois simplistes, façonnées par un système idéologique qui ne fait que camoufler la névrose individuelle de l’éducateur…les méthodes ne seraient que des résistances opposées au système idéologique pseudo révolutionnaire et conservateur. La pulsion ne demeure-t-elle pas indomptable par la voie éducative ?

Ces jeunes immigrants enthousiastes auraient trop souvent usé de la théorie psychanalytique comme « bonne à tout faire » : la psychanalyse n’est pas censée promettre des lendemains qui chantent, qu’il s’agisse d’idéaux individuels ou collectifs, il est vrai aussi que le champ de la psychanalyse ne saurait se confondre avec celui de l’éducation, de la médecine, encore moins de la politique. Il est indéniable que pour les shomriens, l’œuvre de Freud a toujours eu une place éminente.