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La capacité de s’aimer

Elsa Cayat est psychiatre, psychanalyste. Elle fut l’une des victimes du terrible attentat perpétré contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo en janvier 2015. Auteure de plusieurs ouvrages traitant essentiellement de sujets autour de la relation homme-femme, de la sexualité, de l’amour au sein du couple et de la haine, elle venait de terminer son dernier livre « La capacité de s’aimer » avant son assassinat.

Le titre évoque un testament imprévu et le contenu ressemble à un traité anti haine qui concentre ses pensées, son combat qui l’animait au plus profond de son être. Elle écrit «La capacité de s’aimer, c’est celle de rompre cette chaîne, tant individuelle que sociale, celle de prendre son destin en main et son désir au sérieux. La capacité de s’aimer, c’est être face à sa terrifiante capacité d’agir, au risque de prendre des coups. La capacité de s’aimer, c’est être à la barre de sa propre responsabilité, ne plus se cacher, craindre mais regarder sa crainte en face, ne plus haïr, ni se haïr».

Elsa Cayat nous livre ici une réflexion analytique de la société en rattachant le cadre théorique de la psychanalyse au cadre plus concret de la politique, comme si l’une pouvait éclairer l’autre. Riche et iconoclaste sa pensée est précieuse.

Pourquoi avons nous si peur ? Peur d’être soi, d’être heureux, d’être libre ? Parmi les autres soit dans les liens d’amour, soit dans la relation de filiation. Le texte d’Elsa Cayat est un manifeste qui sait que les hommes peuvent être libres et capables. Mais le système, tel une armature de la société, nous impose le modèle de l’homme moderne poussé à répondre à des impératifs de performance et de rentabilité ordonnés par l’argent. C’est l’argent, non seulement comme bien, mais aussi comme mesure de sa propre valeur, comme système faux qui condamne à passer à côté de soi.

Cette peur, Elsa Cayat en perçoit l’intensité négative dans la question qui l’intéresse au premier chef : celle de la filiation et des lois bioéthiques. Car, l’un des traits singulier de son livre, tient à la manière qu’elle a de relier sensiblement la question de la famille et de la filiation à celle, plus générale, du rapport à soi et à la collectivité. Tout ce que l’on a trouvé dans la filiation se retrouve dans la société tout entière. “Les mécanismes sont les mêmes (…) La filiation métaphorise la société”. Partout on brandit l’intérêt de l’enfant pour priver du droit d’être parent une certaine partie de la population , à défaut d’interroger le sol sur lequel pourrait s’épanouir une relation parent-enfant.

Savoir d’où l’on vient est une question légitime. Le nœud du sujet est ici : s’intéresser à l’arrière-fond de la famille, une fois que l’on a pris conscience que le droit est un trésor de présupposés. Et si le lien n’est pas (seulement) un lien de droit (mon parent déclaré à l’état civil), s’il n’est pas non plus (seulement) un lien de sang (de qui suis-je l’enfant biologique ?) ; si le lien est encore moins l’alliance du droit et de la nature, c’est-à- dire un lien inscrivant le sang dans la loi (héritage monarchique), ni un lien faisant du droit en vigueur un élément « naturel » de notre société, alors qu’est véritablement le lien de filiation ?

L’adoption, selon elle, exhibe au grand jour le fantasme biologique qui parcourt la société et fait coaguler la question de l’identité à celle de l’origine. La pression est si forte que la question de l’identité de bien des enfants adoptés leur est dérobée pour être faussement et sauvagement reportée sur celle des origines biologiques. Où est le problème ? Il est simple : la suppression de « l’origine » biologique ne fait qu’alimenter imaginairement chez l’enfant l’importance de ses parents biologiques en fondant en creux un refuge imaginaire à la fois horrible (il a été abandonné) et merveilleux (ses parents auraient pu être mieux que ses parents actuels) pour se prémunir de ses vrais parents, à savoir ses parents adoptifs qu’il doit affronter dans leur réalité.

Mais pourquoi ce mirage du parent biologique comme seul vrai parent dont le droit ne s’est souterrainement pas détaché ? Car c’est précisément autour du lien de chair comme lieu fantasmatique de la fusion et de l’identique – substitut de la notion de l’identité – que se cristallisent les problèmes des parents adoptifs à l’endroit de leurs enfants et des enfants adoptés à l’endroit de leurs parents. ses parents adoptifs qu’il doit affronter dans leur réalité.

Ce livre est finalement comme une analyse collective : mettre des mots et des histoires sur les mouvements qui travaillent la société et broient la réflexion de la filiation et du droit. Poser le lien générique comme support automatique de l’amour évite d’ouvrir les yeux, de peur de découvrir qu’il n’y en a pas.